
Ci-dessous les deux pages d’interview (cliquez pour agrandir), puis encore en dessous, retrouvez l’intégralité de l’interview incluant (en vert) des questions et morceaux non conservés pour la version imprimée du magazine.
Lost a 20 ans cette année. Cette série a souvent été comparée à une drogue. Vous rappelez-vous de votre premier shoot ?
Début 2008, j’ai 20 ans. J’ai acheté sur un coup de tête les DVD des deux premières saisons et tout regarder à la suite en une poignée de jours. Dès la saison 2 terminée, j’ai couru prendre la 3 (rires) ! Ensuite j’ai pris en cours de route la diffusion US de la quatrième saison.
Vous reconnaissez que la série est très controversée et que beaucoup y ont vu la plus grande arnaque télévisée quand d’autres ont crié au génie !
Oui même si c’est à nuancer, je reste persuadé qu’on entend davantage la minorité bruyante (rires) ! Mais évidemment que la série (notamment sa fin) est clivante, pour des raisons compréhensibles. Ce qui est dommage, c’est de reprocher à Lost ce qui était la norme à l’époque des années 2000 (et même avant) : les séries s’écrivaient majoritairement au fil de l’eau, sans forcément de grand plan étalé sur plusieurs années. Seules les audiences faisaient foi, un show continuait indéfiniment tant que les spectateurs étaient au rendez-vous. Lost est une anomalie qui a su équilibrer une certaine improvisation dans son scénario au jour le jour et plusieurs fils rouges narratifs anticipés. Il faut juste savoir accepter la part de registre surnaturel pour trouver que l’ensemble est parfaitement cohérent mais dès l’épisode pilote, Lost lorgnait vers des genres différents : fantastique, aventures… il n’y a pas eu tromperie, à mon sens, sur la marchandise.
Je fais partie de ceux qui ont décroché au bout de la quatrième saison : la lassitude de devoir prendre des notes à chaque épisode, des personnages mal gérés, Benjamin Linux qui tourne un volant pour déplacer l’île… Vous écrivez que c’est d’ailleurs le moment où l’audimat s’écroule…
Quand la série assume définitivement son registre surnaturel et science-fiction, et qu’elle se complexifie dans sa narration, elle perd une partie de son audience (qui, probablement, préférait la simple survie « rationnelle » sur l’île). Pourtant, c’est à partir de ce moment-là que Lost entame son second cycle, bien plus cohérent et anticipé que ne l’était la première moitié de la série. L’exigence que requérait Lost, le temps passé après un épisode à le décortiquer, à le revoir, à le comprendre a achevé certains spectateurs. C’est parfaitement compréhensible. Des fans adoraient ça, y trouvaient une seconde stimulation, d’autres estimaient que si la série demandait autant d’efforts, c’est qu’elle loupait son objectif premier. Deux points de vue qui se défendent…
Selon vous, si la série était diffusée aujourd’hui sur Netflix avec toute la saison disponible dès sa sortie, elle serait mieux comprise.
J’ai l’impression que c’est ce qui s’est passé avec la série Dark par exemple. Cela ne veut pas dire que je préfèrerais ce mode de diffusion/consommation pour Lost mais on assiste, toutes proportions gardées, à une nouvelle génération qui découvre Lost en binge-watching (via Disney+ et Netflix) et peine à comprendre les critiques virulentes de l’époque.
D’ailleurs, vous écrivez qu’il faut attendre le milieu de la saison 3 pour que les showrunners sachent enfin où ils vont…
Ce n’est pas tout à fait ça : les showrunners savaient où ils allaient (en grande partie) mais pas quand ils pourraient y aller. Une fois qu’ils ont négocié une fin de série (pour trois saisons supplémentaires), ils ont mis leur plan à exécution.
Pour dissiper les idées reçues, le rôle de J.J Abrams est bien moindre que ce que l’histoire en a retenu…
Oui ! Cela me tient à cœur. Abrams est bien l’un des pères de Lost mais il est parti une fois que l’accouchement a eu lieu (juste après la réalisation de l’épisode pilote !)… Ce sont Damon Lindelof et Carlton Cuse qui ont occupé une place centrale (avec une armée d’autres auteurs). Abrams a eu des « concepts », des idées originales, intrigantes. Ça ne fait pas tout… Il veut une trappe au milieu de la jungle mais sans savoir ce qu’il y a dedans ; donc Lindelof doit composer avec ça et résoudre un mystère qui reste cohérent dans le canevas complexe qu’est Lost.
Un propos qui m’a intéressé : Lost a été conçue comme une BD : d’ailleurs beaucoup d’auteurs de comics y ont participé !
Lindelof est un amoureux des comics ! Ce n’est pas pour rien qu’il a créé la mini-série Watchmen par la suite et signé une préface d’Invincible. C’est une bonne analogie : une BD (surtout US) se construit par chapitre (épisode), soutenu par un arc narratif pour en établir un tome (donc une saison) et le tout avec un fil rouge plus ou moins anticipé. Il y a complètement de ça dans Lost ! Côté auteurs, on retrouve à la production et à l’écriture principalement B. K. Vaughan, Jeph Loeb et Paul Dini (même si la participation de ce dernier est assez minime).
B.K Vaughan de Y, The Last Man notamment, utilisera le Then/Now qui sera la vraie trouvaille de Lost
Il a co-écrit (avec six auteurs différents) sept épisodes de Lost (un en saison 3, trois en saisons 4 et 5 – pile quand vous avez lâché la série, c’est dommage ! rires). C’est toujours difficile d’attribuer la paternité de différentes choses de Lost à quelqu’un. Vaughan a injecté une dose de légèreté et de dialogues sur les comics – on peut d’ailleurs voir son Y, The Last Man dans la fiction !
Et puis, il est rare de voir une série s’approchant autant du récit choral et inclusif avant l’heure.
Tout à fait, c’est aussi l’une des raisons pour laquelle Lost a révolutionné le monde du petit écran. Toutefois, en interne, ce n’était pas si inclusif que cela… Management parfois « toxique » (par Cuse et Lindelof), humour douteux (par les showrunners et différents auteurs), qualifié de sexiste et raciste a posteriori. Toutes ces accusations sont détaillées dans mon livre, il était important d’en parler.
En quoi, Lost est-il un jalon de la culture geek ?
Il y a plusieurs facteurs à prendre en compte. D’abord, une partie des fans est naturellement « geeks » et a les mêmes influences qu’Abrams et Lindelof (qui se revendiquent comme tel). Ensuite, Lost est la première série à avoir une autre vie via les blogs, forums et sites au milieu des années 2000. Pas de réseaux sociaux à l’époque mais des passionnés qui se retrouvent virtuellement. La production ira jusqu’à créer des énigmes en ligne en univers étendu. Enfin, l’ADN de la série : les mystères, les registres du merveilleux, les allusions à cette culture geek (Star Wars, comics…), contribuent à ce que Lost la rejoigne, bien aidé par son côté intemporel.
Vous avez pris une disponibilité professionnelle pour écrire ce livre. Quelle place représente Lost dans votre vie ? Quelles valeurs de la série vous ont touché ?
J’ai commencé ce projet en 2015… Le livre a été écrit en trois sessions de plusieurs mois durant ces 9 ans. Début 2024 je décide de prendre un mois de congé sans solde pour m’y consacrer quotidiennement et enfin le terminer. Cela me frustrait, je vivais mal de ne pas achever mon ouvrage et je me suis dit que s’il ne sortait pas pour les 20 ans de Lost (ou les 15 ans de sa fin, donc en mai 2025) j’abandonnerai. Au-delà de ses qualités de divertissement et de passion, Lost m’a aidé à « m’accepter », à faire la paix avec mon passé, à trouver une famille fictive durant les années où j’ai suivi la série et à avoir de nouveaux amis dans ma vie quotidienne. Lost rassemble bien plus qu’elle ne divise.

